Mon kindle et moi

Coming out numérique

Nous avons emménagé ensemble il y a quatre ans. C’est l’Homme qui l’a invité chez nous. Pour dire la vérité, quand j’ai ouvert le paquet, mon kindle, je t’ai détesté et étais furieuse contre l’Homme qui me faisait l’affront de croire qu’entre nous cela pourrait marcher.

IMG_6960
Trente ans que je me casse le dos à porter à bout de bras mes bibliothèques en Amérique, en Suisse, en Allemagne. Une telle abnégation ce n’est pas pour du jour au lendemain dire: et toi, petite chose électronique, moche de surcroît, vient prendre la place de ces milliers de livres qui m’ont toujours rassurée.

Et puis j’ai traversé le Vietnam. Pendant sept longs mois, tu es resté dans ta boîte et vas savoir pourquoi, je t’ai pris avec moi pour ce voyage. Et plus on s’approchait du Mékong, plus Duras me chatouillait l’orteil. Comme j’avais envie de la lire, de voir ces terres à travers ses yeux. C’est là que j’ai repensé à toi caché tout au fond de la valise. Tu m’as offert Duras et je t’ai pardonné ta laideur, ton interface internet pitoyable, ce que tu représentes.

Petit à petit, on a fait connaissance. Tu as su me plaire, me reposer les yeux, me permettre de lire toute la nuit dans mon lit à côté de l’Homme sans le déranger par mes bougies qui brûlent. Tu as répondu à mes désirs de lire instantanément. Tes conseils, je ne les suis jamais. Tu ne m’en voudras pas, mais tu as encore des progrès à faire. Je me suis mis à souligner, annoter, rechercher. Tu es devenu un compagnon intime et un collègue de travail. Les huit programmes de saison du Théâtre de Carouge n’auraient jamais pu être écrits sans toi.

Bien sûr, on a dû magouiller ensemble. Vivant à l’étranger tu ne voulais m’offrir que des livres en allemand. Le problème est aujourd’hui réglé. Je t’ai perdu une fois, alors ne m’en veux pas, j’ai dû te remplacer. Ton frère jumeau a retrouvé tous tes livres. Je te remercie d’avoir pris tant soin d’eux. Aujourd’hui, plus de trois cents livres sont enfermés dans tes méandres informatiques. Ce n’est pas rien.

Si j’achète encore des livres en papier? Mais oh que oui! Seulement différemment. Plus de poches, que les premiers tirages, beaucoup plus de poésie ou de livres plus édités, des traductions précises. Je vais même jusqu’à acheter certains livres lus à travers toi pour les avoir, pour les garder et les regarder. Je ne les gribouille pas, les notes je les laisse chez toi. Pour ces livres, je viens de faire construire sur mesure une bibliothèque chez un menuisier, c’est dire tout le respect.

Le numérique / le papier ne sont pas en concurrence, c’est que tu m’as appris. Il y a autant de manières de lire que de lecteurs. Tu ne tues pas les libraires, au contraire, tu leur redonnes le droit d’être exigeants. Mais dis-moi, pourquoi t’aime-t-on si peu ou se cache-t-on quand on éprouve une affection sincère pour toi? Un peu à la manière d’un amant inavouable.

  1. Parce que c’est dire tout haut que oui, on achète ses livres sur Amazon? Dans mon cas, 50 % de ma bibliothèque numérique est composée d’oeuvres tombées dans le domaine public donc gratuites, 20 % sont des essais et thèses postés par des particuliers et enfin 30 % de littérature que je n’achète pas systématiquement sur le site d’Amazon. Je vais aussi chez Decitre, Payot… Et puis de toute façon, je vous dirais que quand on vit à l’étranger, Amazon est vite un parcours obligé. Alors tant qu’à acheter sur ce site autant que ce soit du numérique, que ce soit tout de suite là. Si j’ai le temps d’attendre (quand c’est pour le boulot, c’est malheureusement rarement le cas), je vais chez le libraire, ne t’en fais pas.
  2. Parce qu’un livre est un objet, contrairement à toi, emprunt de beauté? Je ne remettrai jamais en question l’attrait esthétique de l’objet, mais quand je pense déforestation de l’Amazonie, coût de l’ostéo pour remettre en place mon dos ravagé par le poids des livres et piètre qualité du papier ces dernières années, je me dis que pour certains romans, ce n’est pas un mal de les laisser en format numérique.
  3. Parce que la qualité de l’édition est médiocre? Là je suis d’accord. Même s’il y a eu de grands progrès, rien ne justifie que les éditeurs n’apportent pas le même soin à la publication numérique qu’à la publication papier.

IMG_7017

Voilà, c’est dit, j’ai fait mon coming out. Mon kindle, je t’aime. Je le dis haut et fort, n’éprouve aucune honte. Avec toi, vive l’hypertextualité, les longues veillées, l’incroyable longévité de ta batterie, ta légèreté et puis surtout merci d’avoir permis aux auteurs encore non publiés de faire découvrir leurs livres. Tu n’es certainement pas qu’un outil pour le lecteur, tu es à présent un véritable levier pour l’écrivain. Et cela ce n’est pas rien!

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s