Einstein, Poe, Hemingway et moi

Tout le monde est un génie, mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide.

Tout le monde est un génie, mais si vous jugez un poisson sur sa capacité à grimper à un arbre, il passera sa vie à croire qu’il est stupide.

A. Einstein

Je suis dyslexique.

Handicape nommé dans notre famille « tare pour barre ». Un acquis génétique remontant, si on en croit la légende familiale, à de nombreuses générations. Pour faire bref, dyslexique chez nous, cela fait chic, un poil aristo même. Jamais n’est d’ailleurs venu à l’esprit de mon père ou de mes soeurs et moi de nous faire ausculter, diagnostiquer ou au pire de porter des lunettes. On tient cela de la vieille tante.

Ceci expliquant cela. Ma mère venant de la branche saine se chargera de nous assommer de dictées et de pages de lectures pour rentrer dans la norme. Ne nous méprenons pas, même dans les années 70, cela a porté ses fruits. Si on omet bien sûr les cris et les crises de larmes que nous lui adressions copieusement, nous ne sommes pas traumatisées (ou presque). La preuve, depuis toujours, je lis et écris avec avidité. L’orthographe reste une faiblesse, mais mon goût pour les règles grammaticales obscures compense les liens que je ne ferai jamais dans mon cerveau.

On peut donc être dyslexique ou atteint de légasthénie congénitale (quel joli mot n’est-ce pas ? Messieurs les orthophonistes, faites quelque chose) et passer sa vie à lire et à écrire. Oh! je ne suis pas la seule. Voyez: Hemingway, Poe, Yeats, Agatha Christie, Flaubert sont tous dysfonctionnels quand on touche au symbolique. Eh bien, voyez-vous, je crois savoir pourquoi! Pour ma part, j’ai très vite su compenser les difficultés à la lecture. Je ne lis jamais des syllabes, je lis une image, un tout qui porte du sens, composé d’éléments qui restent flous. Je ne lis donc pas des lettres, mais un champ lexical, des racines antérieures, des sons, des couleurs aussi. Quand j’ai découvert cela, quand je me suis mise à lire ainsi, je n’ai plus pu m’arrêter. Au lieu de voir un mot, je regarde l’illusion optique du mot. Un peu comme la lanterne magique. Rien d’étonnant à ce que je me sois dirigée ensuite vers le théâtre et la dramaturgie. Je pouvais rendre au langage tout ce à quoi la lecture m’invitait. De même, vivre aux États-Unis et aujourd’hui en Allemagne participe de ce voyage dans le langage. Chaque mot, construction grammaticale et invention porte la marque d’histoires culturelles différentes qui se sont formées tout au long des siècles et que je vois.

Prenez le mot « couffin ». En anglais son cousin « coffin  » veut dire cercueil. Alors qu’en français, il est au début de quelque chose (en l’occurrence de la vie, le couffin reçoit le corps de celui qui naît), ce mot ne peut s’empêcher de nous mettre en garde en terminant par « fin ». Un peu comme s’il nous disait « prend garde à toi, tu viens de naître, n’oublie pas que tout ce qui commence a une fin ». Et encore, je ne vous parle pas du « cou » qui précède. Voilà ce que je lis, quand je regarde le mot « couffin ». Bien sûr, en tergiversant à ce point, je perds parfois le fil et je dois relire. Relire et relire. Parce qu’à chaque fois mon cerveau part en voyage et il ne faut pas oublier de s’arrimer au récit. (Petit aparté, je n’ai trouvé aucune trace que James Joyce et Dostoïevski aient été des dys, pourtant cela ferait sens…)

La dyslexie invite à la littérature. C’est mon avis, il vaut ce qu’il vaut, mais pourrait changer bien des choses. Quand j’ai compris que le langage était mon allié, que le « tare pour barre » ouvre plus qu’il ne ferme les champs de l’indicible, étudier n’a plus posé de problèmes. Ni écrire. Peut-être l’auteur dyslexique doit-il se relire plus souvent qu’un autre sous peine de paraître farfelu (si je n’effaçais pas au fur et à mesure mon bêtisier, je vous mettrais volontiers quelques exemples. La faute aux traitements de textes!). Parfois, les mots disparaissent sans savoir pourquoi et l’on sait qu’il faudra attendre des jours pour que le mot cherché revienne. En attendant, on tricote autour, on dessine une toile qui nous ramènera à ce fichu mot le moment venu. Mais ce que l’on a que les autres n’ont pas, c’est cette incroyable faculté à retomber sur nos pattes, à extraire du magma du récit des pistes sémantiques, des rebondissements, des images, à comprendre intuitivement les choses même si on en entend parler pour la première fois. Nous qui ne parvenons pas à raccorder les symboles sommes passés maîtres dans l’art d’en créer de nouveaux! Le dyslexique est visionnaire, pas moins que ça!

Peut-être sommes-nous les poissons qui grimpent aux arbres après tout. Einstein sait de quoi il parle, il était lui-même dyslexique. Alors à quoi bon s’encombrer le cerveau de choses que je peux trouver dans le dictionnaire? Inventons ce qui n’y est pas. Ce n’est pas moi, mais lui qui le dit.

 

 

Post-scriptum: ma fille cadette ayant hérité de la marque de noblesse familiale, je m’applique à la conduire sur les chemins de traverse de son esprit capricieux. Une dyslexique expliquant à une dyslexique comment pensent « les autres » peut être déroutant pour la branche saine de la famille et la maîtresse. Mais nous y arriverons. D’une manière ou d’une autre, ce poisson ne sera jamais taxé de stupide et d’ailleurs elle grimpe très bien aux arbres.

 

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