Sur l’égalité et la différence ou comment cultiver mon jardin

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la terrible morelle noire

Tel un enfant s’accrochant à la jambe de sa mère, « féminisme » rime avec « égalité ». Égalité des droits, des salaires, des postes de direction. Ces revendications, mettons-nous tout de suite d’accord, sont fondamentales et il n’est absolument pas question de minimiser le combat. Ce qui m’interroge est l’assemblage des termes. Est-ce que le féminisme doit se résumer à « l’égalité » ? Car l’égalité insinue qu’hommes et femmes sont égaux, d’ailleurs n’est-ce pas ainsi que commence notre constitution ?

Eh bien non.

Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune.

Article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 sur laquelle se fonde la constitution de la Vème République :

Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l’homme et aux principes de la souveraineté nationale tels qu’ils ont été définis par la Déclaration de 1789, confirmée et complétée par le préambule de la Constitution de 1946, ainsi qu’aux droits et devoirs définis dans la Charte de l’environnement de 2004.

Les hommes sont égaux et les femmes, peut-être, mais il faut choisir. Subtilité de la langue française, chacun peut décider si on parle ici de nos messieurs ou de l’humain. On aurait pu appeler cette déclaration celle de l’humain et du citoyen (avec une jolie rime interne pour se faire plaisir) ou tout simplement du citoyen (après tout, cela s’adresse aux personnes pouvant voter, les autres ont le droit de regarder et de s’abstenir), mais non, au jeu de paume, nos révolutionnaires en herbe se sont dit, faisons une blague et laissons planer le doute. Bien joué, mes petits gars, bien joué. 200 ans plus tard, impossible de trancher.

« Arrête, tu sais bien qu’ils parlaient de l’humain !

— Pas si sur », te répondrai-je.

Les femmes étant à l’époque aussi présentes dans la vie politique que Nadine de Rothschild dans les conseils d’administration de son époux. Il est vrai que l’on a pu parfois faire appel au sexe faible pour de sombres besognes, comme assassiner un révolutionnaire dans son bain, mais cela ne les rendait pas redevables d’un rang identique aux hommes dans la société. Faut pas pousser mamie dans les orties, tout de même. Pour reprendre le fil des évènements (et comme toujours, je divague), les femmes de Paris ne pouvant plus nourrir leurs enfants s’unissent et marchent vers Versailles. Elles font le piquet et sont vite rattrapées par des intellectuels de province qui récupèrent le mouvement de protestation du pain pour faire la Révolution. On instrumentalise l’anecdote de l’Autrichienne et de la brioche et, hop, le tour est joué, bobonne retourne à la maison, les hommes ont un combat à livrer. Je suis effarée de voir qu’encore aujourd’hui, qu’il s’agisse des printemps arabes ou des manifestations en Amérique latine, les mouvements révolutionnaires (ou de « contestation ») émanent toujours des femmes, des mères, des épouses, des sœurs et qu’elles se retrouvent au mieux créditées du terme « étincelle » (comprendre : elles ont mis le feu aux poudres) ou tout simplement ignorées. Parce qu’elles ne peuvent plus nourrir les leurs (Venezuela), parce que leurs filles se font violer (Mexique), les femmes se mettent en marche (et ici, ce n’est pas une figure de style), mais rares (dans le doute, je mets « rares », même si à ma connaissance ce n’est absolument jamais le cas) sont les fois où cela débouche sur une véritable prise en compte de leurs revendications. Ces femmes quittent leur foyer (foyer=feu=fourneau) pour se plaindre et dites-vous bien qu’elles ne prennent pas cela à la légère, qu’il en faut du courage pour se placer devant les armes à feu de l’armée et de la police quand on a 1, 2, 3, 4, 5, et plus enfants qui comptent sur vous pour survivre. Ces femmes donc protestent et avant même que CNN et BFM TV soient sur les lieux, elles sont rejointes par « la société » (comprendre ici tout et rien) afin d’éviter que ces revendications soient propre aux femmes.

On vous l’a pourtant assez répété : on est tous égaux ! Enfin surtout du point de vue que l’on choisit. Allons, profitons de cette étincelle pour obtenir ce qui compte vraiment et pas ces trucs de bonnes femmes comme la fin des violences faites aux femmes (toujours le Mexique parce qu’en France, Marlène va nous sauver). Et puis n’oublions pas que se concentrer sur les problèmes liés à un genre, c’est sexiste. L’universalité, tu m’entends, c’est ça qui compte.

Le mot est lâché, UNIVERSALITE. Qui peut me dire en quoi l’universalité s’applique aux femmes ? Allez, on se concentre et on répond. Je cherche depuis quelque temps maintenant et je n’ai toujours rien trouvé. Même pas un petit commencement de quelque chose. La langue per se nous exclut. La société a mis deux cents ans pour ouvrir le suffrage universel aux femmes (comprendre que pendant deux cents ans il était complètement admis que la femme n’avait rien à faire dans l’idée d’universalité). L’art suit des canons esthétiques masculins. Et cerise sur le gâteau : la première sélection 2019 (catégorie roman) du prix Renaudot !  Sur les seize livres en compétition seuls quatre ont été écrits par des femmes (et aucun transgenre, mais c’est un autre débat). Sur ces quatre livres notons que l’un décrit les « folles » de Charcot à la Salpêtrière, fantasme avéré de la bonne société d’hier et d’aujourd’hui et l’autre, les putes d’un bordel berlinois. Non, vraiment, messieurs et madame (car oui, dans le jury de l’un des prix les plus prestigieux de France qui permettra a un·e auteur·e de vivre quelque temps de sa plume non pas grâce à la dotation, mais grâce aux ventes et aux cessions de droits qu’il génère, il n’y a qu’une femme — par ailleurs académicienne — pour neufs hommes), vous ne pouvez décemment pas en pleine année #MeToo +1 sélectionner seize romans dont seulement quatre sont écrits par des femmes et dont deux reflètent l’étendue de vos fantasmes (ôtant au passage tout avis objectif sur la qualité de ces œuvres, celles-ci se retrouvant à mi-chemin entre un faire valoir féministe « ces pauvres putes et folles, c’est discriminant ! » et l’objet de vos fantasmes carnassiers « ces putes et ces folles, c’est excitant ! »). Bref, l’universalité est masculine et la femme doit se contenter d’être féminine (vous avez compris ce que cela sous-entend, pas besoin de vous faire un dessin).

Égalité sans universalité, c’est compliqué. La femme est hors du cercle. Et c’est tant mieux. Pourquoi ? Elle se définit ainsi parallèlement, non plus « contre » ou « en fonction de », mais « avec » et cela change tout.

Un exemple. Dans le formidable blogzine Medusablätter de la semaine dernière dont je recommande fortement la lecture, Cécile Calla s’est intéressée de près à la médecine du genre. Kesako ? L’idée remonte au début des années 2000 que « peut-être » hommes et femmes ne sont pas égaux devant les maladies et que les traitements, symptômes et diagnostics doivent être faits en fonction du sexe du patient. Les cas le plus célèbres concernent les infarctus. Encore aujourd’hui, trop souvent on diagnostique une crise d’angoisse pour les femmes quand il s’agit d’un AVC. Une amie de 38 ans a payé cette année le prix fort. Elle en est décédée. Mais cela ne concerne pas uniquement les maladies coronariennes. Les femmes et les hommes ne métabolisent pas de la même manière et chaque médicament doit être adapté au genre. Si en Allemagne et en Scandinavie un vrai effort a été fait et que les résultats sont là pour avérer de la justesse de cette analyse, la France continue de bouder, incapable qu’elle est de dépasser cette idée que femmes et hommes sont égaux. Oui, ils sont égaux en droits, mais ils restent des êtres différents et l’égalité ne peut se concevoir qu’à l’aune de cette différence.

Mon postulat est donc le suivant : comment penser l’égalité et l’universalité si celles-ci s’envisagent uniquement dans un système élaboré depuis des millénaires par le modèle patriarcal ? Nous travaillons, communiquons différemment, nos priorités sont différentes, nos maladies également. Mais surtout, de plus en plus d’hommes ne sont plus satisfaits par le modèle dominant. Le foyer et l’éducation des enfants ne sont plus uniquement l’affaire des femmes. Pourvoir aux besoins des siens ne peut plus reposer uniquement sur les épaules d’un seul conjoint. Mais avons-nous véritablement un itinéraire bis ? C’est ce qui me questionne, c’est ce que je recherche. Penser le travail en fonction de nos différences, adapter le monde de l’entreprise en maintenant les objectifs, mais en adaptant la manière de les atteindre, peut-être même repenser les objectifs en fonction de ce nouveau contrat social entre hommes et femmes, etc. Ma liste tous les jours s’allonge, mais je crois que c’est ce qui est passionnant, imaginer demain et construire aujourd’hui les fondements de cette société. Oui, nous sommes différents et le reconnaître, c’est déjà faire un pas vers l’autre.

Il faut donc coexister à égalité. Pour conclure et imager mon propos, parlons de la morelle noire. Cette plante (ou mauvaise herbe) a cette année envahi mon jardin, entre autres parce que j’ai décidé de laisser TOUTES les plantes pousser et d’étudier comment elles interagissent entre elles. Tout au début j’ai cru qu’il s’agissait de tournesols (si si, je vous assure au début c’est trompeur) et ai été ravie, claironnant aux ami·e·s de passage, « regardez ce qui se passe quand on laisse la nature en paix », cinq magnifiques tournesols géants arrivent à pousser dans mon mini-jardin à l’est (qui comme vous le savez certainement ne reçoit du soleil que le matin ce qui est rarement synonyme de floraisons massives, encore moins de tournesols, mais à ce moment là de mon expérience, j’étais encore mystique « j’ai la main verte, c’est tout »). Rapidement, j’ai dû me rendre à l’évidence, ce n’était pas des tournesols, mais bien un truc plus proche de la patate (encore un espoir : « je cultive les patates sauvages à l’insu de mon plein gré ! », même si sauvage et culture n’ont rien à faire ensemble et que je n’ai jamais entendu parler de patates sauvages – après tout, une plante doit bien commencer quelque part « sauvagement »). Après quelques recherches, j’ai découvert le nom de cette plante mesurant à présent un mètre de haut et cinquante centimètres de largeur, imposant son ombre et sa végétation sur mes plates-bandes (et empêchant ainsi à mes anémones d’automne de fleurir). Premier réflexe : sauver mes anémones, arracher l’inutile empêcheuse de jardiner ! Mais l’intello que je suis a lu tout l’article de Wikipedia lui étant dédié. La morelle noire coexiste (comme son nom l’indique) avec les morilles. Les morilles ! Depuis des années, je n’en trouve plus aucune lors de mes opérations « ramassage de champignons en forêt » et j’ai peut-être la chance d’avoir une production maison ! Mais surtout, j’ai compris qu’en forêt, il faut que je cherche ces plantes si je veux trouver le sésame. D’un côté une plante, de l’autre un champignon qui doivent leur existence à leur coexistence. Maintenant remplacez le mot plante et morelle noire par femme et morille par homme et vous aurez compris.

A bientôt.

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