Gilead or not Gilead ? J’ai lu « The Testaments »

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« Comme tout le monde », La Servante écarlate a surgi dans ma vie il y a deux ans par le biais de la série. Persuadée qu’il s’agissait d’une adaptation de La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, livre, pour le coup que je connaissais, et même bien, l’ayant lu et relu à plusieurs époques de ma vie, j’ai trouvé la version Hulu pour le moins ambitieuse, voire radicale, mais ce n’est qu’au troisième épisode que je dus me rendre à l’évidence : CE N’EST PAS UNE ADAPTATION DU LIVRE D’HAWTHORNE. Je me renseigne et je lis : Margaret Atwood. OK, cela ring a bell, mais reste assez flou. Je boulotte ou binge (pourquoi donner le nom d’une patate à une expression liée à sa consommation de séries TV reste une énigme) la première saison et, comme tout le monde, je m’écrie « Hey, tu as vu The Handmaid’s tale (en anglais dans le texte pour que personne ne fasse la même erreur que moi, à savoir confondre LA LETTRE avec LA SERVANTE écarlate, avouez que c’est trompeur), c’est mortel (mais peut-être qu’en 2017 on n’utilisait déjà plus cet adjectif, qui sait… remplacez par ce qui vous semble approprié, de toute façon, il est fort probable que j’aie dit cette phrase en allemand) ».

Ai-je regardé la suite ? En 2017, streamer le soir sur son ordi devenant passible d’amendes plutôt salées, j’ai, là encore comme tout le monde, pris un abonnement Netflix et ai arrêté de regarder les séries distribuées par d’autres providers. Mon univers audiovisuel est devenu, comme pour tout le monde, implacablement unidimensionnel, lisse, mais légal et j’ai oublié June et les femmes de Gilead. Comme tout le monde.

Jusqu’à ce 10 septembre 2019 où je reçois tout droit sorti de l’imprimerie ou du cargo « The Testaments ». Après quelques gin-tonics (je fêtais mes… ans), je me glisse dans mes draps de lin (oui, moi c’est le lin), caresse la couverture « peau de pêche » (comme celle d’Adult(R), livre toujours en vente, cela dit au passage), le retourne, me dit, que c’est quand même quelque chose un « Hard Cover », OK ça prend beaucoup de place et c’est lourd, mais quel plaisir pour le lecteur. (On notera au passage, la dimension hautement pornographique de mon rapport aux livres.) Bref, je divague un peu, légèrement gin-toniquement rêveuse, puis ouvre enfin le livre, appuie avec ma paume contre la page et commence à déchiffrer. Il est important de signaler qu’il est alors une heure du matin, que le livre est en anglais, que j’ai bu deux Gin-Tonics et que le premier chapitre attaque avec Tante Lydia qui parle un anglais soporifique. Voilà. Trois lignes plus loin, je m’endors. (Vous tirerez les conclusions que vous voudrez sur ce coup d’un soir.)

Jour 2. Je reprends depuis le début (bon, je n’avais même pas fini la première phrase, aucun effort de ce côté). M’attarde cette fois sur les dédicaces et les citations, me mets, comme on dit, dans l’ambiance du livre. J’avale les quatre premiers chapitres sans porter attention aux petits dessins sur la page de droite avant chaque nouvelle section, et m’interroge. Ce livre est une « suite », « sequel » en anglais (c’est intéressant qu’on nomme séquelle la suite d’un livre, comme si cette suite impliquait automatiquement l’idée de conséquences négatives qui se perpétuent dans le présent et en même temps l’idée que cette suite ne peut se terminer, car elle est elle-même une séquence d’un tout plus vaste) et la seule chose à laquelle je peux me raccrocher c’est Nathaniel et une série télé. Alors, comme tout le monde, je plaque des images toutes droites tirées d’un studio hollywoodien sur un roman. Pas besoin de me décrire les personnages, les lieux, les scènes de particicution (mise à mort/exécution participative, j’adore ce mot), je les vois, comme je les ai vus derrière mon écran d’ordinateur. D’ailleurs, elle ne les décrit pas, à peine quelques mots là pour resituer plutôt que pour expliquer. J’imagine que pour ceux ayant regardé les deux autres saisons, c’est encore plus troublant, car tout y est. C’est une vraie suite, quinze ans après la fin de la saison trois (fictionnellement parlant, la saison 3 est sortie il y a quelques mois), d’une série qu’elle n’a pas écrit (son livre se terminant à la fin de la saison 1, vous me suivez?) ou, pour parler anglais, ce livre montre les « séquelles » des trois premières saisons en laissant la porte ouverte à une nouvelle « séquence » quatorze ans avant, puis treize, etc. compte à rebours d’une incroyable aventure éditoriale et télévisuelle. Je serais membre de la « writing room », j’aurais un orgasme permanent.

Writing room, espace fermé, selon les mots de l’auteure, « encore plus gardé et protégé que la collection pornographique du Vatican » où dix auteurs écrivent chaque épisode de la série. Personne d’autre n’y a accès, ni les producteurs ni même Margaret Atwood. La seule chose qu’elle a le droit de faire : donner des consignes et les siennes sont assez simple.

— ne pas inventer des choses qui n’existent ou n’ont jamais existé.

— ne pas faire mourir Tante Lydia

— donner naissance à quelques nouveaux personnages qu’elle a elle-même inventés.

Pour le reste, ils font ce qu’ils veulent et Margaret, comme tout le monde, découvre sa série en pantoufles et en Prime Time sur son canapé.

Non, je ne vous ferais pas une critique du livre, car pour cela je devrais avoir lu le premier, que ma version du Testaments est en anglais et que je ne peux parler d’un livre et d’une traduction que je ne connais pas, que je ne suis de plus en rien spécialiste de la littérature prédictive et n’emploierai pas les bons outils pour le décrire et qu’enfin vous n’avez pas besoin de mon avis pour l’acheter ni le lire[*]. Non, je vous parlerai à la place de quelque chose qui à avoir avec l’acte de création.

Ce livre a été écrit en 1985. Quoi ? Je vous jure que jusqu’au 11 septembre 2019, j’étais persuadé qu’il s’agissait d’un livre écrit pendant la campagne électorale de Trump. Que nenni, déjà sous Reagan, il y avait « quelque chose de pourri » dans le royaume des États-Unis d’Amérique qui ont poussé l’écrivaine à écrire ce livre. 1985… à un an près, on aurait pu croire à une blague posthume de Georges Orwell. Mais d’ailleurs, 1984 et Handmaid’s Tale sont les deux livres qui sont sortis du confortable silence du temps et des bibliothèques au moment de l’élection de Trump, non ? Coïncidence ? Impossible, tant ils se ressemblent. Ce sont deux fables (je ne comprends pas pourquoi on s’ingénue à catégoriser les genres en Sci-Fi ou prédictivisme quand il existe depuis belle lurette un terme générique pile-poil adapté, fable/tale et d’ailleurs Margaret ne s’y est pas trompé) mettant en scène des théo/autocraties, lesquelles se fondent sur des évènements contemporains à l’écriture du roman et les deux auteurs en faisant un pas en avant ont fini par décrire justement notre présent.

On dit de Margaret qu’elle est visionnaire, mais l’est-elle vraiment ? Elle-même n’a de cesse de réfuter ce genre d’allégations en insistant sur le fait que tout est sous nos yeux, que tout ce qui se passera demain s’est passé hier et est déjà inscrit dans le présent, qu’il faut apprendre à lire le présent, à comprendre le passé, car c’est déjà être dans l’avenir. N’est-ce pas justement le rôle/la vocation de l’écriture, non pas donner, mais apprendre à lire le monde ?

En effet, comment invente-t-on une histoire ? Il faut d’abord un début de commencement de curiosité pour quelque chose, et cela a intérêt à être bien pour ne pas lâcher en cours de route et justifier les longs mois et années sacrifiées à ce projet. La seconde étape est cruciale : regarder. Autour de soi, comment ma vie, mon quotidien, le monde a une place dans l’histoire que je raconte, même si notre fiction se déroule à Londres au XVIe siècle. On part de ce qu’on connaît et, preuve du contraire, soi-même, c’est encore ce qu’on maîtrise le mieux. Est-ce que toute fiction est une autofiction ? Là n’est pas le débat. Pour reprendre un terme de Heiner Müller, il n’y a pas d’écriture, que de la réécriture/Überschreibung (lit. écrire dessus). Écrire, c’est réécrire ce qui est déjà là. C’est une exégèse perpétuelle du réel. C’est donner le mode d’emploi pour voir. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard qu’avant même qu’Ève et Adam aient des yeux pour voir (merci le serpent), ils aient eu le verbe pour se dire et se raconter, dialoguer (merci à l’auteur de ce best-seller). Pour voir, je n’ai pas besoin de mes yeux, il me faut le verbe, le langage, les mots. Et avant d’être une croyance, la religion est un livre, un recueil de fables, de poèmes et de recommandations à l’usage des hommes (l’homme genré et non générique, on s’entend), un mode d’emploi pour voir le monde.

 Je suis donc assise à ma table et je veux, disons parler des bals organisés par Charcot à la Salpêtrière (ceux suivant ces posts comprendront la référence). Peut-être serai-je tombé auparavant sur une photo ou un article et mon attention aura été attisée. C’est plutôt comme une ritournelle dans la tête, une phrase musicale comme celle de Verneuil qui ne me quitte plus. En allemand, on parle d’Ohrwurm, littéralement « vers dans l’oreille », une bestiole qui se glisse et s’enfonce toujours plus profondément dans le cortex. L’image ici est justifiée. Le bal de Charcot n’est déjà plus une image, mais bien un animal rampant fermement installé dans mon crâne, impossible de le déloger. Je me mets à chercher des informations, mais souvent celles-ci surgissent sans « faire exprès », comme si tout autour de moi il n’était depuis toujours que question de Charcot et de ses « folles ». Je n’y faisais pas attention, c’est tout. À présent, je vois. Je comprends que ce qui a retenu mon attention n’était pas l’anecdote historique, mais comment cette histoire parle de moi. C’est à ce moment précis que peut commencer le travail d’écriture. Il ne s’agira plus de raconter fidèlement un fait divers aussi monstrueux qu’il soit, mais d’inventer de toute pièce une histoire qui part du réel et qui devient mon histoire (entendre par « mon » : qui vient de moi, qui parle de moi). C’est dans cet écart que réside la fiction, le roman, le mode d’emploi.

Margaret Atwood a écrit il y a 34 ans un formidable mode d’emploi pour se mettre à regarder le monde. Demain (ou peut-être pour vous qui lisez est-ce aujourd’hui) vous vous apprêt(er)ez à aller manifester pour l’environnement, pour comme me répètent mes enfants « ils aient encore une terre où devenir grand et pourquoi à leur tour faire des enfants ». Et peut-être comme moi vous repenserez à Gilead, une théocratie qui vit le jour parce que la terre et les hommes étaient stériles. Il se sera passé trente-quatre ans entre le premier livre et sa séquelle. Trente-quatre ans pendant lesquels Margaret ne savait quelle suite donner à June. Il aura fallu une série qui fasse cela à sa place pour comprendre que ce qu’il lui fallait écrire, c’était la fin. Comment s’effondre un système, les mécanismes en jeu, mais surtout ce qui reste. On passe donc d’une fable à un testament ce qui est inusuel dans le paysage culturel anglo-saxon généralement adepte du rising ou autre awakening. Ici, les personnages meurent parce qu’ils meurent, sont faibles qu’importe le genre, mais ne parviennent pas à se suicider, par lâcheté ou plutôt pour vivre. Un élan obstiné. C’est peut-être cela, ce mouvement vers l’avant qu’importent les enclumes que l’on porte aux pieds que je retiendrai à la fin.

Aujourd’hui à des relents de fin du monde, mais demain je marcherai en avant.

[*] Tout ce que vous saurez, c’est que c’est un bon livre, lu en trois jours. J’ai quelques réserves, mais il est possible que cela soit plus lié au genre et à la littérature anglo-saxonne en général qu’au livre en lui-même.

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