Prix et rentrée littéraire, j’ai fait mes calculs

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La rentrée littéraire, ah (émoticon de moi ouvrant grand la bouche pour faire durer le ah) ! Après avoir manqué m’étouffer devant la sélection du Renaudot (récap ici), une question me trottait dans la tête : est-ce que la représentation féminine dans les jurys littéraires affecte la représentation féminine dans le choix des livres sélectionnés (catégorie roman français, je n’écris pas une thèse tout de même) ? Premier réflexe, je demande à Google qui gentiment me donne invariablement la même réponse NOTRE SÉLECTION DES 10 ROMANS À NE PAS RATER.

Venant du théâtre, je suis habituée à heures fixes (habituellement à l’approche du festival d’Avignon, quand les théâtres ont bouclé leur saison et annoncé la prochaine) à recevoir via les réseaux sociaux une liste très détaillée de la répartition femme/homme à la tête des théâtres nationaux, CDN et autres scène conventionnées, des mises en scène programmées dans le public, dans les jurys pour les aides à la création. Même si le bouleversement se fait attendre (ce sont toujours des pourcentages misérables pour les femmes), cela nous donne du courage, on se dit qu’il faut continuer le combat, car c’est INACCEPTABLE. Côté littérature rien, nada, pas le début d’un commencement d’étude sur la parité dans les métiers du livre même s’il est à parier que celle-ci doit être depuis belle lurette atteinte en ce qui concerne les auteur·e·s.

Me voici donc ce vendredi matin chargée d’une mission : chercher des chiffres et les comparer. Je me suis intéressée à un aspect particulier (je le répète, ce n’est après tout qu’un article de blog, pas une thèse ou un rapport pour la SGDL), la répartition femme/homme dans les prix littéraires tant côté auteur·e·s que côté jury. Il est communément admis ou répandu que faire entrer des femmes dans les jurys aide à la parité, est-ce vrai ? Qui forment ces jurys et comment votent-ils ? Pourquoi certains prix existent ? Car enfin et je commencerai par cela, un prix littéraire est d’autant plus important qu’il est un accélérateur de vente phénoménal et qu’il détermine chaque année ce qu’il faut lire. En bref, les livres de la rentrée littéraire ne sont pas publiés pour le plaisir, mais pour gagner des prix et sont choisis en fonction.

Petite note informative. Dans l’étude qui suit, je me suis concentrée sur les 11 prix suivants, choisis pour leur notoriété, leur impact sur la vie d’un livre et la diversité des formes de jury : Le prix Fnac, le Wepler, le Goncourt, le Renaudot, le Décembre, le Médicis, le Grand Prix de l’Académie française, « envoyé par la poste », Interallié, le Femina et le Flore. En creusant légèrement sur l’histoire de ces prix une anecdote m’a fait sourire et puis plus du tout. Saviez-vous que le prix Interallié avait été créé contre le Femina qui lui même est un prix créé contre celui de l’Académie française ? Traduit en langage féministe courant cela donne : face au masculinisme patenté des immortels (qui à l’époque ne pouvaient imaginer que ce mot puisse avoir un pendant féminin), des chiennes de garde ont inventé un prix au jury intégralement ovarien, face à quoi des vieux routards journaleux outrés par cet acte de lèse-majesté ont répondu courageusement en créant leur propre prix. Pauvres femelles ayant voulu souligner une inégalité, vous voilà à présent prise en étaux par deux milices prônant le masculin über alles.

Mais reprenons nos moutons. La rentrée littéraire 2019, c’est 524 romans, dont 336 romans français et 188 étrangers. D’après une enquête de Actua Litte, on peut d’emblée retrancher à ce chiffre 10 % de malotrus qui se sont glissés dans ce décompte sans avoir rien n’à y faire (rééditions, suites, essais, recueils de nouvelles, etc.). Arrondissons tout cela et nous obtenons dans la catégorie qui nous intéresse, grosso modo 300 livres dont 82 primo-romanciers. Et là, alléluia, premier chiffre sur la répartition femme/homme : la parité est atteinte pour les premiers romans ! Hourra, chante-je intérieurement. Mon érection s’arrête là, impossible de trouver un chiffre pour les 220 livres restants (appel à contribution : si vous avez cette donnée, je prends !) Mais mon petit doigt me dit que cela ne doit pas être si éloigné de ça, je mise sur une 40/60 ou peut-être même plus[1]

Quoi qu’il en soit, la presse est unanime, comme l’année dernière la littérature faite par les femmes est la plus pertinente. Non seulement elles pointent en tête des ventes de livre (Amélie Nothomb, Bérengère Cournut, Cécile Coulon), mais leurs livres sont de ceux dont tout le monde parle. Jamais je n’ai lu autant d’articles, écouté d’entretiens de livres écrits par des femmes. À tel point que je ne sais absolument pas ce que nos chers messieurs ont sorti cette année (bon, en faisant l’impasse sur Yann Moïx, mais le nommer c’est déjà lui donner trop de place). Re-chante-je sur mon canapé. Naïvement, je me dis, CETTE ANNÉE LES PRIX LITTÉRAIRES VONT ÊTRE TRUSTÉS PAR LES ÉCRIVANTES.

La réponse en chiffres. Ces onze prix triés sur le volet donnent une place à 29 femmes (plus deux autrices étrangères) qui comptabilisent en tout 57 sélections (plus 2 donc) sur 167 places totales. Ce qui nous donne un total de (émoticon roulement de tambour) 34 % d’acte de présence. Est-ce le juste reflet de la production littéraire actuelle ? Sans le fameux chiffre sur la répartition femme/homme de la rentrée L., impossible de le savoir. Je me demande de plus en plus si ce n’est justement pas pour cela que ce chiffre est si bien gardé. S’il s’agit, comme ils en font la réclame, de sélections fondées sur la qualité, uniquement la qualité, des œuvres, que doit-on comprendre ? Même si de plus en plus de femmes sont aujourd’hui publiées, la qualité ne suit pas ? Un peu comme pour le foot féminin. On le fait parce qu’on est bien obligé ma p’tite dame, après tout ce raffut et ce mitout, mais on sait bien que ce n’est quand même pas la même chose. Et puis ces bonnes femmes qui écrivent en attendant que leurs maris rentrent du travail, qu’est-ce qu’elles peuvent bien avoir à dire et cela intéressera qui ? Parce que bon, si les femmes avaient de grandes idées, portaient un message universel, cela se saurait. J’aurais envie de dire, eh bien demandez aux gens qui lisent. Ah oui, tiens, 71 % sont des femmes. Vous avez raison, il faut les éduquer et leur donner à lire ce qu’il est bon pour elles de lire. Comment ça les plus grands succès interplanétaires en librairie ces vingt dernières années sont des livres écrits par des femmes ? (sans réfléchir me viennent les noms de J.K. Rowling, Atwood, E.L. James) Non, mais ce n’est pas de la littérature. Peut-être pas celle que vous entendez, mais c’est assurément celle que les lecteurs veulent lire et si en plus grâce à elles des millions d’enfants se mettent à aimer la lecture (Harry Potter), que vos maisons d’édition peuvent tenir encore des dizaines d’année (50 nuances de grey pour Lattès) et qu’elles invitent à un vrai contrepouvoir (La servante écarlate et les manifestations pro avortement dans les deux Amériques), c’est un hasard heureux. Parce qu’on vous le redit, Proust et Dostoïevski, ça, c’est quelque chose. Oui, comme l’œuvre d’Annie Ernaux, de Marguerite Duras et de Despentes. Alors oui, plus j’y réfléchis et moins je vois en quoi être une femme impliquerait dans le domaine de la littérature un handicap de talent congénital. Le mystère, vous l’avouerez, reste entier.

Allons voir du côté des jurys. Peut-être est-ce simplement parce que les jurys ont une surreprésentation masculine ? Oui et non. Regardez (et vous allez voir que j’ai bossé) :

Tableau comparatif 1

Classement des prix littéraires en fonction de la parité (auteur·e·s)

 

Placement Prix % Femmes dans le Jury % Femmes dans les nominées

(1 er tour)

% Femmes dans les nominées

(2d tour)

Lauréat·e
1. Envoyé par la Poste 60 % 66 % 66 % Femme

(Anne Pauly)

2. Prix du roman Fnac Jury de lecteur·e·s 50 % 100 %

 

Femme

(Bérengère Cournut)

3. Femina 100 % 50 %
4. De Flore 16 % 50 %
5. Goncourt 30 % 46 % 44%
6. Grand Prix Académie française 40 %
7. Medicis 69 % 40 % 37.5%
8. Wepler — Fondation La Poste 83 % 30 %
9. Prix Décembre 57 % 27 %
10. Renaudot 10 % 25 %
11. Interallié 0 % 15 %

 

 

Tableau comparatif 2

Classement des prix littéraires en fonction de la parité (Jury)

 

Placement Prix % Femmes dans le Jury % Femmes dans les nominées

(1 er tour)

% Femmes dans les nominées

(2d tour)

Lauréat·e
1. Femina 100 % 50 %
2. Wepler — Fondation La Poste 83 % 30 %
3. Envoyé par la Poste 60 % 66 % 66 % Femme

(Anne Pauly)

4. Medicis 69 % 40 % 37,5%
5. Prix Décembre 57 % 27 %
6. Goncourt 30 % 46 % 44%
7. De Flore 16 % 50 %
8. Renaudot 10 % 25 %
9. Interallié 0 % 15 %
Grand Prix Académie française 40 %
Prix du roman Fnac 50 % 100 % Femme

(B. Cournut)

 

À présent, un peu de pédagogie. Qu’est-ce qu’on y lit ? Tout d’abord, quand le jury est populaire (comprendre, jury de lecteur·e·s), la parité dans la sélection est parfaite (le prix Fnac). Quand le jury est entièrement féminin (prix Fémina), aussi ! (Petite parenthèse, messieurs, vous voyez, les chiennes de garde vous respectent) Après, ça se complique. J’ai été (comme vous, j’imagine) effarée de voir le bilan des prix Décembre, Renaudot et Interallié (ce dernier à gagner la palme du prix le plus machiste de France, mais maintenant, on a compris pourquoi), prix a priori respectables et qui font vendre pléthore de livres. Mais le plus déroutant est la composition du jury du Prix Décembre. 66 % de femmes et seulement 27 % d’autrices sélectionnées. What the fuck ? Comme on dit chez moi, d’autant que mesdames les membres du jury se nomment Laure Adler, Cécile Guilbert, Patricia Martin et Amélie Nothomb. Un petit scan sur les œuvres représentées et on voit très clairement que ce prix ne vise pas le mainstream comme le Renaudot ou le Goncourt. On y retrouve des maisons comme P.O.L. ou Verdier connus pour leurs textes exigeants. J’en arriverais presque à croire ce que je condamnais plus haut. L’universalité et les grandes idées ne sont finalement pas l’apanage de tous et surtout pas des femmes. Il n’empêche que les valeureuses femmes en lice (Les grands cerfs de Claudie Hunzinger [Grasset], Le chagrin des origines de Laurence Nobécourt [Albin Michel] et Rhapsodie des oubliés de Sofia Aouine [La Martinière]) sont des concurrentes sérieuses qui ne sont pas là pour faire de la figuration. Let’s wait and see. Je vous avoue que secrètement je rêve que l’une d’elles coiffe tous ces hommes au poteau. Cela m’aiderait au moins à comprendre. Le reste du tableau est plus simple à déchiffrer. Le prix du Flore, le Goncourt, le grand Prix de l’Académie française sont des prix qui suivent de près l’air du temps et s’en voudraient de ne pas afficher une presque (on n’est pas des bêtes) parité de bon ton. Le Médicis, fidèle à lui-même, est plus éclectique que les autres et propose beaucoup d’auteur·e·s qu’on ne retrouve malheureusement nulle part ailleurs, offrant dans l’ensemble une sélection cohérente. Mon grand coup de cœur va bien évidemment au Prix du livre « envoyé par la poste » qui s’est fait connaître il y a deux ans en couronnant Ma Reine et qui cette année prime Anne Pauly chez Verdier qui je le répète est une maison qui ne fait pas vraiment dans la gaudriole. Ce prix est un des premiers à primer et le moins qu’on puisse dire, il a du nez. Que dire de plus, beau résultat pour le Goncourt cette année, 30 % de femmes dans le jury et 46 % d’écrivantes dans la sélection. Serait-ce l’effet Despentes ? Comme vous l’aurez noté, je n’ai pas encore parlé du prix Wepler qui me met en porte à faux. C’est un prix que j’aime beaucoup pour de multiples raisons. L’une d’elles est la place qu’il donne aux « petites » maisons qui croient en la vivacité de la littérature contemporaine et ont souvent un coup d’avance sur le fameux air du temps. C’est toujours le cas cette année où on découvre avec gourmandise les jeunes pousses de mes maisons d’édition de cœur : Verticales, Le Nouvel Attila, Tusitala, Rouergue/La Brune, Verdier, l’Ogre, Autrement. Rien à redire de ce côté-là. Que seulement 4 autrices sur 13 livres y figurent reste un vrai problème. À qui la faute. Je ne sais pas.

Mon Dieu que cet article est long ! Je croyais qu’en allant regarder de plus près dans les chiffres, j’obtiendrais des réponses. La réalité est plus complexe que je l’escomptais. Il en ressort pourtant des choses importantes :

  • obtenir la répartition femme/homme de la rentrée littéraire n’est pas un chiffre en plus dans la longue liste des statistiques sur la parité. C’est une donnée primordiale pour comprendre qui écrit en France, qui est publié, et surtout quelle place ont les écrivantes dans le paysage littéraire français. Si 71 % des gens qui lisent sont des femmes, ce n’est pas anodin si ce qu’on leur donne à lire (car un prix, c’est avant tout cela : « dire aux lectrices ce qu’elles doivent lire ») est écrit par un homme ou par une femme.
  • L’expérience montre que si la sélection est faite par les lecteur·e·s, les écrivantes remportent la mise. Traduction : le choix démocratique dessine une carte éditoriale beaucoup plus féminine que ce que les autres prix laissent entendre. Cela pose la question de l’intérêt à proprement parler des jurys composés d’auteurs et des copinages qui vont avec (le Prix Renaudot est le plus caractéristique de ce genre de pratique).
  • Comme nous parlons du royaume de France, il fallait bien que quelques exceptions viennent confirmer la règle et le prix Wepler et Décembre jouent ce rôle à la perfection.
  • Enfin, ma recherche est loin d’être terminée. Nous attendons pour la plupart les seconds tours et enfin les lauréat·e·s. Alors seulement nous pourrons avoir une vision d’ensemble. Article en mouvement, attendez-vous à des compléments d’information jusqu’au mois de décembre !

Si vous détenez des données conservées dans des coffres-forts, n’hésitez pas à me les communiquer, je m’empresserai de faire passer le mot, haut et fort !

À bientôt.

[1] Breaking News: Selon un rapport de 2015, j’ai enfin une réponse concernant la répartition femme/homme non pas de la rentrée littéraire, mais des auteur·e·s affilié·e·s à la SGDL. 50/50.

 

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