Eddie, the earthworm

Delphine de Stoutz 

Encore quatre semaines et il se sera écoulé un an. Où est allée cette année ? Cette année jour-nuit ? J’ai réalisé cela quand nous sommes allés en pleine nuit tous les quatre jouer dans le parc. Contrairement à ce que je m’étais imaginé, le parc était plein de gens comme nous, vivant la nuit ce qu’on doit faire de jour. Il y avait même des bébés barbotant dans le bac à sable. Il doit y avoir un nom pour ça, pour cette fracture dans le cosmos où chaque matin est un reset de la veille. Maison pleine, plus de place pour moi. Solidement installée dans le couloir sur un bout du comptoir de la cuisine, je suis un courant d’air. Mon corps se courbe en fonction des voix qui m’appellent. J’y comprends rien à cet exo de math, je penche à gauche, la prof est folle, mouvement de balancier vers la droite, la voix suivante vient de plus loin, mon dos se courbe, je n’ai plus de réseau. Squelette de marionnette, je calibre le temps et la bande passante. Dans l’ordre sont prioritaires : 1.les vidéoconférences scolaires, 2. les vidéoconférences de l’homme. J’ai droit aux bandes passantes quand tout le monde a fini ses devoirs pour le bureau ou pour l’école, quand tout le monde vient traîner dans mon carré ouvert aux quatre vents à côté de la cuisinière, pour se servir un verre, chercher des gâteaux. S’enchaînent les « qu’est-ce qu’on mange », « le frigo est vide, j’ai faim », « je peux regarder la télé ». Mais j’ai ma bande passante alors je ne lâche rien, il me reste une bonne heure avant que les estomacs se mettent à grogner, que l’ennuie et la faim fasse cailler les humeurs et que la cuisine redevienne mon royaume. Une heure pendant laquelle régler des problèmes qui ne sont ni scolaires, ni logistiques, ni administratifs. J’érige des théorèmes créatifs, je cimente les fondements d’une pensée, pose parfois quelques briques. Avec un peu de chance, le mortier fabriqué la veille ne sera pas encore figé et je pourrai m’en servir. Des notes volantes dépassent des livres, sont coincées entre deux étagères, se cachent sous le canapé. Mes notes se dispersent en fonction des allées et venues des autres. Leurs corps ont besoin de place même s’ils n’ont pour la plupart même pas dix ans. Il faut qu’ils s’étalent. J’arrache sous le fauteuil du salon une note que j’ai écrite il y a pourtant à peine une heure. Sur la feuille, deux traces de graisse, sur mes mains, tapons de poussière et miettes. Une idée qui m’a traversé en faisant répéter à la plus jeune ses mots d’anglais. Eddie the earthworm m’a conduite au glissement de terrain possible dans la structure du texte. En trente secondes, j’ai eu le temps d’esquisser dans ma tête à grands coups de crayons sémantiques l’architecture en trois dimensions du récit. You live underground ? It’s silly. « ça veut dire quoi « Silly » ?

— Idiot ma chérie. 

— Eh ben, elle est pas gentille la vache.  

— Mais si elle est gentille, elle ne sait pas, c’est tout. Regarde la dernière image, tu vois bien qu’Eddie est content, il chante une chanson. 

— C’est la vache qui est idiote, pas Eddy, maman. »

 Utiliser la fiction du récit dans les notes de bas de page et inversement, comme Eddie, et montrer au personnage du récit (qui a ce moment-là a pris dans ma tête l’apparence d’une vache) que… Plus le temps d’aller creuser un tunnel dans ma pensée, il faut chanter avec Eddie qu’on aime les flowers et les vegetables. Sur le bureau Ikea ajustable à la taille de l’enfant des mots sténographiés dans l’espoir que quelques heures plus tard ou plus certainement demain, quand ce sera le moment de faire répéter les tables de multiplication, je reprendrai ces notes et le fil de ma pensée. Un aller-retour entre la chambre de ma fille et la cuisine. Le bout de papier à carreaux bleus dans une main, mon téléphone et une assiette avec les restes du goûter dans l’autre et déjà j’oublie mes notes, mon idée qui aurait vraiment permis au livre de décoller. Il me reste une quarantaine de minutes avant de préparer le repas et j’ai enfin retrouvé ces fichus hiéroglyphes. Je me glisse sans faire de bruit dans ma chambre, débarrasse le bureau en garde partagé par mon mari et moi de la tasse à café, des stylos jamais rebouchés, des câbles emberlificotés. Je ferme l’ordinateur qui n’est pas le mien, fais une pile avec la tablette, le casque, le clavier externe, le téléphone et dépose le tout sur le lit derrière moi. Avec ma main, je ramasse là encore la poussière et les miettes qui se sont accumulées en à peine quelques heures. Avant d’ouvrir mon ordinateur et de commencer à écrire, je jette un œil dehors. Quand suis-je sortie de la maison la dernière fois ? Lundi (nous sommes jeudi), pour aller faire les courses. Je commence à avoir des douleurs de vieille, même si je ne suis pas sûr de ce que cela veut dire où s’il faut que ce soit genré. Je remarque qu’il fait beau. Je devrais sortir, laisser glisser le bleu du ciel sur ma peau jaunâtre à force d’être enfermé, faire quelques tours de pâtés de maisons dans la neige et pourquoi pas aller regarder les enfants se casser les jambes en dévalant la petite colline sur leurs luges déglinguées. Plus que trente minutes et je n’ai toujours pas allumé mon ordinateur. J’entrouvre la fenêtre. L’air est glacial, mais c’est déjà un peu du dehors que je fais entrer dedans. Il est de toute façon trop tard. Eddie the earthworm donc. J’ai définitivement perdu le fil, à la place je triture mon cerveau pour savoir avec quels légumes accompagner le poulet. I love flowers and vegetables. Je n’ose pas ouvrir le fichier avec comme titre « travail en cours » et cherche à la place une recette sur Marmiton. Des publicités clignotent entre une liste d’ingrédients et une photo retouchée de courgettes provençales. À peine ai-je mémorisé la recette que mon doigt s’apprête à passer à la caisse du site de vêtements japonais discount. Leurs doudounes sont soldées et les enfants grandissent vites, surtout depuis qu’ils font des nuits de treize heures et petit-déjeunent à midi.  

Mais comment faisais-je avant pour écrire 2000 mots par jour, pour rester concentrée six heures d’affilée sur un paragraphe et parfois même une phrase ? Je ne sais même pas si c’est la vérité ou encore un autre cliché pour se rappeler une vie d’avant que je ne suis pas prête de retrouver. Une fracture dans mon cosmos et surtout dans mon récit. Je ne sais plus d’où je parle et si j’ai le droit après tout de parler. Mon univers s’est réduit à une expression : il faut fonctionner, prendre sur soi, déposer ses sentiments dans les toilettes, et ne pas oublier de tirer la chasse d’eau avant de se laver les mains. Parce que si on se permet le grand déballage, on ne survivra pas. Mon mot d’ordre familial : on la ferme et surtout de la joie ! Sinon, le glissement de terrain ne sera pas sémantique, mais bien structurel. Surtout que ce sera sans filet. Les silos émotionnels sont vides. La preuve, vendredi notre hamster est mort et cela ne m’a rien fait. Pour les autres animaux, j’étais chaque fois dévastée, toujours soupe au lait avec la mort. Cette fois rien, nada, néant. Mes filles en larmes, je n’ai rien trouvé d’autre à dire pour les consoler que : « Oui, il est mort, c’est bien triste. Vous avez fini vos devoirs ? »  

Berlin, février 2021.

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