Avant, on parlait beaucoup de l’éffondrement…

P1020001Avant que le Corona vienne changer la vie, on — ce petit monde intellectuo-artistico-plutôt de gauche-très vert — parlait beaucoup de la théorie de l’effondrement. Parce que Julie écrivait une pièce de théâtre dessus, qu’Antoinette venait de sortir un livre chez un grand éditeur français qui imaginait l’avenir après le grand cataclysme, qu’on s’interrogeait depuis un moment sur la décroissance, qu’on était toutes des adeptes de permaculture, de structure du sol en lasagnes, qu’on glissait du panais dans toutes les soupes. Parce que c’était une théorie, et les concepts, c’est notre gagne-pain. Celui-ci avait même l’avantage d’envoyer des décharges dans la colonne tellement il était anxiogène. Au commencement de l’épidémie, on s’est moqué de la Chine, puis de l’Italie. Même pas peur, on a réservé nos billets d’avion pour les prochains mois, vacances de Pâques, vacances d’été, rendez-vous professionnels, stages, résidences. On a hésité parfois à prendre le train, finalement on a choisi l’avion, toujours low cost, même si on signe toutes les pétitions contre l’uberisation de la société. On est free-lance, l’argent s’économise. Tout ça, on le sait, on en a toujours eu conscience, on fait ça depuis assez de temps pour savoir vivre avec ce sentiment de culpabilité de classe. Au départ, tout était normal.

Depuis le temps qu’on nous l’annonce, la chute du monde occidental, on était préparé. En 2000 par les informaticiens, 2012 par les Incas, 2024 par les prédictologues, 2050 par les climatologues. On a même pris conscience qu’il nous fallait prendre les devants. On a applaudi nos enfants partant manifester le vendredi aux côtés de Greta, on a signé comme un acte de rébellion et de militantisme radical des fausses excuses pour l’école, on a passé des soirées à boire du crémant avec les autres parents pour fabriquer des pancartes en imaginant les meilleurs slogans qui assureront une bonne visibilité sur les réseaux sociaux, on a été au front de la lutte pour le climat.

On a appris plein de nouvelles pratiques ancestrales comme la couture, le tricot, le jardinage, la pose d’enduit. Tout en do it yourself grâce aux tutos de YouTube. Comme par magie, chaque fois que nous tenions une nouvelle marotte, les magasins de bricolage proposaient de nouveaux produits répondants parfaitement à nos demandes. On se croyait clairvoyant, on réalisait vite qu’on restait consommateur. Mémé s’est étonnée quand on lui a glissé pendant la visite annuelle des questions sur la maille coulée. Toute la famille a joué le jeu et s’est émerveillée devant nos cadeaux de Noël hand made. Tous les châles, bonnets, poteries fabriquées pendant l’automne devant Netflix ne sortiront jamais des placards, auront coûter trois fois le prix du même article sans trous ou ébréchures, mais on s’est senti tellement supérieur sur le moment — nous, on se prépare, on n’est pas con —, et puis dans le don — d’un temps à soi qu’on a finalement pas passé avec les autres. Cloisonnées aujourd’hui à la maison, on suit à la trace toutes ces pratiques qu’on a souvent abandonnées ou pas assez approfondies pour pouvoir les maîtriser. Le panier en paille tressée so chic de 2018 est plein de pelotes de laine remplies de mites, le cagibi du couloir quant à lui est toujours rempli de pots de peinture à peine utilisés parce que pas la bonne couleur, la bonne texture pour le bon revêtement. Certains pots n’ont jamais été ouverts, car même si chiure de pigeon est le ton de l’année, rentrées chez soi, on a compris que cette couleur était à gerber. On a fait cela en répétant qu’on n’était pas des femmes d’intérieur, que repriser des chaussettes n’a rien à voir avec un assujettissement aux valeurs patriarcales de la société. Non ! Repriser des chaussettes, c’est avant tout savoir repriser des chaussettes et c’est un geste de réappropriation du genre suite à notre dénaturalisation, un acte militant : c’est de l’écoféminisme. Que la nature et la femme se lèvent bras dessus, bras dessous et vive la concordance des luttes ! On a même prévu de faire un cycle d’évènements autour de ces questions à partir d’avril.

À présent qu’on est claquemurées, on interprète cela un peu différemment. Si le monde d’hier et encore d’aujourd’hui disparaît, il y a quelques fondamentaux qu’il va falloir réviser. On nous dit qu’il faut acheter des piles, alors on en achète même si à vrai dire on ne sait pas à quoi elles vont servir. Les seules choses qui ne sont pas en recharge USB sont les télécommandes de la télé — pour celles qui ne l’ont pas jetée —, et les lampes de poche made in china des enfants qui n’éclairent pas à plus d’un mètre. Ah si ! Il y a aussi la souris sans fil du iMac. Mais si on a besoin de piles, c’est qu’il n’y aura plus d’électricité, alors, l’ordinateur… Pour les habits, surtout ceux des enfants, on commence à se dire que selon la durée du cloisonnement, il ne sera pas possible de faire le plein de leggings et de T-shirt de saison — pour les habits plus stylés, on a déjà fait une croix dessus, d’autant que personne ne nous voit —, on se dit qu’on va repriser, défaire les ourlets s’il y en a, se mettre enfin à la couture — la Singer, on l’a achetée à la naissance du premier dans l’idée que pendant tout le temps de congé maternité on allait devenir la Coco Chanel des barboteuses, et dont on ne s’est jamais servies parce qu’un bébé, c’est l’équivalent de deux jobs à plein temps. On pourrait aussi organiser un troc dans l’immeuble ? On réalise qu’autour de nous, il y a tous les modèles de 6 mois à 18 ans… Peut-être que dans quelques semaines nous opterons pour un cloisonnement immobilier et non plus appartemental. Les lycéens feraient l’école aux primaires, les parents se relaieraient pour organiser des ateliers et des apparts entiers pourraient être réquisitionnés en open space et d’autres en salle de classe ou de jeu. Parce qu’on a réduit notre vie à 1, 2, 3, voire 4 personnes, on n’a jamais été autant dans le collectivisme.

Il n’a pas fallu attendre trois jours de cloisonnement pour comprendre que la survie de la cellule familiale se ferait grâce aux femmes. On nous dit qu’on est angoissées, mais en réalité, comme pour une partie d’échec contre Karpov, on a 20 coups d’avance sur tout. On est la maîtresse à bord et on organise le temps en prenant en compte des centaines de facteurs : le temps de concentration d’untel, la réunion avec l’équipe à telle heure, comment gérer la quantité de devoirs sur la durée, corriger, expliquer, répéter, insister, ne rien lâcher, ne pas céder aux crises de larmes, inventer des activités, travailler, éviter l’heure de pointe au supermarché, le planning des repas en fonction des vivres et comment faire pour aller au maximum une fois par semaine au susdit supermarché, comment faire se défouler les enfants tout en sauvant et l’appartement et ses tympans, à quelle heure appeler les proches et les amis, les aider, puis nettoyer, ranger, nourrir, travailler, contrôler, contrôler, contrôler. Chaque espace, chaque action est minutieusement planifiée dans le souci que rien de tout cela ne soit stérile, que la vie pousse comme ces centaines de graines qu’on fait germer. Cela donne lieu à de grandes envolées lyriques du type « Belle au bois dormant », c’est déplacé, mais c’est ce que cela veut dire : protéger, nourrir, élever.

On ne peut s’empêcher de se dire que si on y arrive — mais cinq jours, qu’est-ce que c’est sur l’échelle du temps de cette pandémie —, beaucoup de nous n’y arriveront pas, n’y arrivent déjà plus, que les baffes, les coups dans le ventre, les cigarettes écrasées sur le bras achèveront leurs vies et celles de leurs petits, et qu’on peut rien y faire, et qu’on n’a rien pu faire, et qu’on n’a rien fait avant. Et pour nous, comment ça se finira ? Est-on si sûre qu’à circonstance extraordinaire, réaction ordinaire ? Ce ton qui monte parce qu’on en a marre de vivre ensemble, qu’à traîner en jogging toute la journée on se trouve laid, que l’ennuie, la frustration, la fin de l’amour, comment savoir que cela ne fera pas tomber les derniers garde-fous et qu’après les mots qui blessent, ce seront les poings qui frapperont ? Qui peut nous prédire que cela n’arrivera pas ? En plus de gérer le quotidien en temps de guerre, on temporise, on éteint les incendies avant qu’ils ne démarrent, on canalise les enfants, on réinstaure les règles qu’appelaient de nos vœux nos mères et que nous rejetions sous prétexte que l’enfant est aussi un être humain et ne doit pas être dressé. On contrôle les émotions du navire pour ne pas qu’il chavire. On n’a jamais eu aussi peur de l’autre.

Fini la permaculture, on revient à la culture intensive. Au sens propre, pour celles qui viennent de finir de construire leur potager — les légumes, ça prend trop de temps pour pousser si on leur laisse le temps, il faut passer à l’intensif et aux rapides asperges si on veut pouvoir manger des légumes cet été —, au sens figuré pour toutes. Les écoles ensevelissent les parents sous les sites web, les apps, les canaux YouTube, les cours en ligne, les visioconférences, etc. L’ordinateur se négocie cher et impossible de fliquer. Grâce à toutes ces nouvelles plateformes éducatives, on a dû faire sauter tous les contrôles parentaux, donner nos mots de passe à une progéniture qui sait à peine écrire son nom. On intensifie l’offre éducative et culturelle en ligne en repensant amusées à la conférence du semestre dernier mettant en garde les parents contre les méfais des écrans sur leurs jolies têtes blondes, brunes, rousses et noires. À présent que le contrôle total nous est revenu, on se rend compte que notre magnifique progéniture est loin d’être à l’image de ce que l’on raconte. Les lacunes sont sévères et c’est à nous d’y remédier. Là où l’éducation nationale a échoué, nous vaincrons et le rabâchage devient militaire.

Grâce au confinement, on fait des économies. On n’a d’ailleurs pas le choix, notre activité économique est au point mort. Mais économiser ne suffit pas, il faut regagner nos parts de marché. On nous répète d’ailleurs que c’est un moment extraordinaire où repenser nos pratiques, ouvrir les champs de possibles, multiplier et différencier nos offres. On se met la pression deux fois plus qu’en temps normal et il nous faut non seulement chercher de nouveaux prospects, mais aussi briller par nos concepts. Chaque fois que l’on croit tenir la vraie bonne idée, Facebook nous rappelle qu’une heure plus tôt un collègue a eu la même et la mise en pratique. C’est un contre la montre sans pitié pour subsister hors des subsides de l’état parce que si on ne se ressaisit pas, on va tous finir au chômage et pas que partiel, celui de très longue durée qui se nourrit de miettes, ce ne sont pas les appels du pied des États qui manquent. Mais justement, depuis le temps qu’on tient sans devoir rien à personne, pas dans le luxe, mais dans un état de subsistance qui permet de se regarder encore dans un miroir. Parce qu’après il y a quoi ? Pour tenir, jamais le milieu culturel n’a été aussi inventif : pièces de théâtre en ligne, concerts joués en direct depuis son canapé, lectures publiques sur Instagram, ateliers d’écritures en MOOC, tout le monde y va de son concept et merci PayPal. Quelques âmes généreuses offrent des services gratuits, notons — et ce n’est pas un hasard — Pornhub et Canal plus. On naît consommateur, c’est notre destinée. On remet le travail indépendant en perspective. Pour éviter d’être saignées, il est coutume de passer une partie des recettes dans la caisse noire. Le système indépendant se fonde sur les consultants. De grosses entrées, de grosses taxations. Pour l’indépendant moyen ou « petit » gagnant, c’est une autre paire de manches. Très vite, on paie pour pouvoir travailler, alors par-ci par-là, ne pas émettre de factures, c’est la seule solution. Avec l’arrêt forcé de nos activités, retour de bâton. Pour recevoir une compensation de l’État sur le manque à gagner, il faut présenter les bilans de l’année passée. Et comme nous passons notre temps à les réduire, ces bilans, le résultat n’est pas folichon. Retour à l’imagination. Pas de salut sans concept innovant que l’on peut mettre en place dans la demi-heure. On reste calme, mais travailler dans le couloir, ou dans la salle de bains — parce qu’il a bien fallu trouver une place pour que tout le monde puisse travailler, et l’isolement et la taille de l’espace consacré est proportionnel à ce qu’on rapporte dans la marmite —, en étant interrompu toutes les cinq, dix minutes si on a de la chance, ce n’est pas propice à la créativité, quelle qu’elle soit.

Et puis, soyons clairs, le virus n’est pas une entité qui flotte dans l’air. Elle atteint nos proches et nous sommes pour la plupart loin, ça aussi on s’en rend compte, c’est une étape obligée de notre évolution. Finie la grande famille qui vit à 100 m les uns des autres. Generation Easyjet qu’on s’appelle et on est tellement ouvertes aux autres cultures qu’on ne peut plus rentrer chez soi. Alors, c’est forcé, on prend fait et cause pour les réfugiées, nos sœurs dans la lutte, on croit vivre la même chose. Et ce sentiment nous galvanise parce qu’enfin on peut comprendre ce qu’elles ressentent. On a pris le temps de signer toutes les pétitions en ligne pour ne pas qu’on les oublie, pour qu’elles ne paient pas un prix trop cher, parce que c’est un peu de nous qu’il s’agit. On reste humaine après tout. En vrai, on apprend à vivre la peur au ventre que notre mère, que notre père, que notre enfant diabétique attrape le virus et ne soit pas soigné, et la suite on la reçoit toutes les heures dans les notifications du Temps, du Monde et du Deutsche Zeitung. Ne pas pouvoir être là pour soigner ou enterrer celle ou celui qu’on aime, c’est une réalité à laquelle on doit faire face et qui nous met le cœur en miettes et qui rend fou. On est humaine après tout.

Alors en attendant, on rit. La qualité des fous rires du présent est différente d’avant. Devant le devoir de math insolvable, la création culinaire ratée, les nouvelles expressions glanées sur internet du petit dernier, tout est bon à prendre et peut déclencher en un instant une déferlante de rires qui se transmet aussi vite que le virus. Et puis, on danse. On a même une playlist Corona sur Spotify — « I will survive », « I want to break free », « Born to run » — et on se retrouve tous les soirs à 19 h pour danser dans le salon. On pousse les meubles, on ouvre les fenêtres et la musique et nos cris résonnent dans tout l’immeuble. On vit, et bizarrement certainement mieux qu’avant. Quand la peur aura lâché du lest, quand les angoisses liées à la solitude, à l’éloignement, au manque d’argent, à la perte d’emploi, se seront diluées, qu’on aura réussi à les pulvériser, si on y réussit, on vivra mieux. On se le souhaite.

En attendant, écrire est compliqué. On tient des coronajournaux plutôt que de continuer ce projet sur lequel on planche depuis des mois. Après quinze jours de cloisonnement, on n’ose toujours pas ouvrir le dossier placé au centre du bureau de l’ordinateur, bien en vue, celui qui jusqu’à hier faisait notre fierté. On a peur de lire ce monde d’avant. Pourtant il faudra le faire. Cliquer, relire, définir les prémisses de l’effondrement dans notre passé et dépasser le présent pour construire demain. C’est notre métier et jamais il n’a été aussi important. C’est dans l’air. On ne se lasse pas de voir amuser comment tout le monde se remet aux joies de la lecture et de l’écriture. Les maisons d’édition se préparent à recevoir des brasser de journaux de bord d’écrivains en herbes où la surenchère du monopole de la douleur fera foi. On écrira certainement autre chose. Ces coronajournaux ne sont que le début d’une tentative de préhension de ce Nouveau Monde et pas à pas, on bâtit une langue nouvelle qui véhiculera la culture humaine de demain. Alors en attendant, on se répète, on multiplie les idées reçues, on multiplie les formes, les poncifs, on tâtonne. Soyons patiente. Le processus est en marche et déjà nous emporte.

Nous parlions beaucoup de l’effondrement. Nous étions sages, nous étions lucides. Nous ne savions rien. Comme aujourd’hui. Mais à présent en pleine conscience.